Les personnages en mouvement dans Le fleuve détourné de Rachid Mimouni
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lundi 17 septembre 2007, par Amel

Au cour de notre étude de l’espace et ses valences dans le roman de Rachid Mimouni, nous avons souligné la désarticulation et la relation étroite qu’entretiennent les différents aspects de cet espace avec le temps ainsi que les personnages qui s’y révèlent attachés à des endroits précis et s’y fendent. Il serait intéressant de relever les différents jeux de l’espace à travers le processus d’énonciation, en premier étant de ne prendre comme référence spatiale que le personnage-énonciateur puisqu’il est seul à construire les différents espaces à travers son énoncé, ce qui rend notre analyse plus délimitée et plus précise.
Si l’on se réfère à Henri Mittérand, le récit construit son propre espace et se fonde sur sa localisation pour produire l’illusion du réel ; ainsi il offre au lecteur des repères spatiaux se référant toutefois à la réalité pour obtenir son adhésion. C’est ce qu’il appelle la narraticité. En effet, nous ne pouvons omettre de signaler que l’espace est d’abord le produit de l’imaginaire de l’auteur et aussi une élaboration de son langage. Il prend son sens à l’intérieur de la diégèse. Pour le personnage du Fleuve détourné, l’espace est errance. Ce personnage est en quête d’un endroit qui lui procure harmonie et équilibre. Ayant perdu son identité par un coup de hasard (ou un coup de destin ?), il essaie de reconstituer sa personnalité par une errance entre espace pluriel que lui aussi est construit à travers une énonciation révélatrice de cette errance. C’est comme reconstituer les morceaux d’un puzzle. Dans cette optique, l’espace n’a de sens que par rapport à sa quête, à sa recherche d’un objet-valeur : retrouver une situation antérieure au bouleversement qu’a connu sa vie. Mais ce qui distingue le texte mimounien d’un autre texte c’est qu’il manifeste une description très atypique car non-conforme à la réalité réaliste. Elle cesse d’obéir aux canons adoptés jusqu’alors par les adeptes d’un réalisme rigoureux et fidèle. Elle est incise dans la parole de l’énonciateur et fruit de sa subjectivité : le lecteur ne voit que ce que le narrateur donne à voir. Le regard se fait de l’intérieur et la description est ainsi prise en charge par la parole du personnage qu’il la partage avec son récepteur. Elle évolue donc sous le mode de lieux complètement disqualifiés.
Tout l’espace est un espace du discours."Car c’est bien d’une voix qu’il s’agit, et particulière. A lire et relire (ce roman), on devient de plus en plus attentifs à une tonalité, à un thème répétitif, celui de l’affirmation d’une déchirure, la constatation d’un exil, l’aspiration à une réconciliation harmonieuse souvent présentée comme irrémédiablement hors d’atteinte."( Jacques Madelain, L’errance et l’itinéraire, éd. Sinbad, Paris, 1983, p. 18) La caractérisation classique du lieu disparaît au profit de quelques traits concis et épars pour dessiner les contours physiques d’un espace, surtout quand il s’agit d’un espace où il y a une concentration des éléments qui le déterminent comme la montagne, la terre, la mer, les cités et les villages, sous l’emprise d’un soleil pesant et accablant. Cet espace est le terrain de parcours de la longue errance du personnage-narrateur ; il est constitué d’éléments où chacun "est à la fois perçu comme négatif chargé de laideur et d’inhumanité et, à des moments privilégiés, de paix, comme un lieu révélé, un univers positif et accueillant." (Ibid, p. 21.) La description dans cette démarche de rapporter au lecteur des fragments du monde romanesque qui enveloppe le texte se présente sous forme d’indices qui font appel à une interprétation, un déchiffrement. Les connotations relèvent de la dimension discursive. " La vraie vie est dans la marche.", disait Jacques Madelain analysant l’errance dans l’oeuvre maghrébine, notamment chez Kheir-Eddine. Cette errance est porteuse de sens chez Mimouni. Elle est associée à un phénomène de circularité de l’espace dans lequel vivent les personnages et se déplacent. Cette circularité est en fait un enfermement, un retour au point initial ; elle se présente en fonction de leur trajectoire dans le texte romanesque. Nous empruntons le schéma qu’a suggéré F. Bendjelid (L’écriture de la rupture dans l’œuvre romanesque de Rachid Mimouni, Thèse de doctorat, Algérie, 2006) et qui met l’accent sur la relation qu’entretient l’errance entre divers espaces et l’élaboration d’un discours au sens qu’apporte Jean-Claude Coquet qui le définit comme "une organisation transphrastique rapportée à une ou plusieurs instances d’énonciation." (Jean-Claude Coquet, "La quête du sens", éd. PUF, Paris, 1967, p. 148) Ainsi que le rapport effectué entre le discours narratif et la construction de l’espace dans le roman. Il s’agit d’un aller-retour dans l’espace géographique que mène le personnage principal dans sa quête d’identité : " La campagne (le village) ? le maquis ? le campement ?-la campagne, probablement." ( F. Bendjelid, L’écriture de la rupture dans l’œuvre romanesque de Rachid Mimouni, op. cit., p. 204.)
Le personnage fait l’expérience de deux espaces : campagne et ville. Le mouvement dans les différents espaces ne lui permet pas de s’accomplir, ce qui le mène indéniablement au seul essor possible qui s’est effectivement réalisé à la fin : il se voit confronté à la violence. Ainsi l’errance du héros du Fleuve détourné se répète et dissimule une déchirure identitaire continue. Du douar où il a passé son enfance et sa jeunesse et qui a refusé de l’intégrer à son retour soumis ainsi aux luttes tribales pour le pouvoir, il n’a trouvé d’issu à sa nouvelle situation d’un rejeté et d’un aliéné que celle de la route qui va le mener vers la ville. Un autre monde l’attendait qui était à la fois différent de son village natal (grands immeubles, routes goudronnées, une surpopulation surprenante) et en même temps très identique (population indifférente, des riches et des pauvres, luttes pour le pouvoir, corruption et vol). Le chemin qu’a mené alors le sujet, parti d’un espace connu-le village-, l’emmène à la fin vers un espace inconnu-la ville- ; cette quête vers un espace extérieur énigmatique, imprévu et totalement inconnu le conduit à une autre forme de séquestration, celle du camp de prisonniers. L’errance physique et concrète à travers des lieux et des endroits visibles devient une errance mais à un autre niveau, celle à travers son intérieur, entre les coins de sa mémoire révélée aux lecteurs par le biais d’un discours autobiographique. Ainsi, l’espace part du dedans vers le dehors. Comme s’il s’agissait d’une confession faite par le narrateur-personnage, elle en a les critères de l’aveu puisqu’il s’est mis en cause par rapport aux autres qui l’entoure. De la noirceur de soi-même il veut dégager une lumière qui éclairerait sa pensée et ses idées pour comprendre ce qui lui est arrivé et ce qu’il continue de lui arriver dans ce coin perdu du pays qu’est le camp d’internement.
Ce voyage au bout de la nuit que nous menons avec le sujet qui essaie lui-même de décrire à travers sa pensée par le biais d’une méditation introspective, se dessine aux contours d’images sauvegardées précieusement dans la mémoire pour dire des mots révélés sous formes de souvenirs épars mais chronologiques, puisant ainsi de l’espace où le narrateur-personnage vit ou a vécu ces images qui pourraient dire le terrain de parcours de son voyage intérieur. Freud s’est intéressé à cette manière de voir le discours porté dans les propos d’un personnage de roman et comme le signale Pierre Machery dans son ouvrage Pour une théorie de la production littéraire : " Freud, malgré son projet ambigu d’une analyse "profonde", ne cherche pas au fond du discours conscient un sens latent ; il inaugure une nouvelle forme de rationalié dans la mesure où il situe ce sens ailleurs : dans cet autre lieu, lieu des structures, auquel il donne le nom d’inconscient." (Pierre Machery, Pour une théorie de la production littéraire, Edition François Maspéro, Paris, 1966, p. 174.) Mais à la fin du roman, la recherche u’a mené le sujet à travers son moi profond ou comme le précise Freud, à travers son inconscient, butte sur le doute, la noire ignorance et la dureté du monde où il vit. Entouré d’aliénés qui partagent son sort, il se permet de reconnaître son échec d’expliquer sa situation à l’administration ; il n’est plus certain de sa compréhension mais il est sûr qu’il ne souciera guère de son cas : " Je n’attends plus la réponse de l’Administrateur. Je sais désormais qu’elle ne viendra jamais. Qu’il se soucie de mon cas comme maintenant de son ancienne villa aux murs lézardés. Que mes lettres n’ont jamais été transmises à l’Administrateur en chef, qu’elles ont dû finir dans la poubelle du bureau de la secrétaire dont Rachid était amoureux. Je sais désormais qu’à mon tour il me faut choisir." (Rachid Mimouni, Le fleuve détourné, Editions Robert Laffont, S.A., Paris, 1982, p. 215-216.)
Donc, la quête des traces de son identité perdue dans les dossiers de la mairie de son village et dans le déshonneur porté à s femme ainsi que le rejet de son père et le reniement de son fils aboutit à un point où faire le choix sa fin devient, pour le sujet, une réconciliation. Il ne se débattra plus puisqu’il porte la vérité en lui-même.

